Il y a des albums qui crient, d’autres qui consolent. Et puis il y a ceux qui restent suspendus dans un entre-deux étrange, presque inconfortable. Avec “maintenance mode“, Melissa Geurts signe précisément ce disque-là : un album qui n’essaie ni de guérir ni de détruire, mais d’habiter le vide entre les deux.
Une électronique fissurée mais maîtrisée
Installée à New York mais née au Canada, Melissa fabrique ce qu’elle appelle des “nervous system anthems” – une pop électronique sombre, faite pour l’après, pour le moment où la thérapie a fait son travail mais où le corps, lui, n’a pas encore suivi. Une musique de descente, presque clinique, où les émotions ne débordent plus mais stagnent.
Son premier album “System Crash” (2024) avait déjà posé les bases : glitch-pop cathartique, émotions à vif, chaos organisé. maintenance mode, lui, ralentit tout. Là où beaucoup d’artistes documentent la chute ou la reconstruction, Melissa Geurts s’attarde sur ce que personne ne raconte : cette phase plate, suspecte, où plus rien ne brûle et où ça devient presque inquiétant.
Un album pour quand tout va (presque) bien
Dès les premiers morceaux, le ton est donné. “not because it’s romantic” ouvre sur une fatigue désarmée, une envie de disparaître dans quelque chose de minuscule. Plus loin, “temper temper (lumière menteuse)” installe une tension domestique à peine contenue, comme une dispute qui n’a pas encore explosé. L’artiste excelle dans ces micro-états émotionnels : des moments où rien ne se passe vraiment, mais où tout pourrait basculer.
Musicalement, l’album navigue entre synth-pop sombre, textures glitch et respirations ambient. Les beats sont souvent retenus, les mélodies flottent, les voix, parfois filtrées au vocoder, semblent hésiter entre présence et retrait. Il y a quelque chose de profondément contemporain dans cette manière de produire : une musique qui ne cherche pas l’impact immédiat, mais l’infiltration lente.
Sur “televised advertised“, elle glisse du néerlandais dans le texte, une langue héritée de ses grands-parents. Ailleurs, elle passe du français à l’anglais sans prévenir, refusant toute cohérence linguistique, comme si une seule langue ne suffisait pas à contenir l’état mental qu’elle décrit.

Le cœur du disque, “maintenance mode“, agit comme une déclaration d’intention. Tout y est : cette “spaciousness” que sa thérapeute nomme, et que Melissa regarde avec suspicion. Pourquoi ce calme ? Qu’est-ce qu’on fait quand il n’y a plus rien à réparer ? La réponse, ici, est simple : rien. On attend. On maintient.
Certains morceaux frappent plus frontalement. “talk to a wall” tranche net une conversation qu’on devine épuisée, portée par une clarinette basse inattendue, presque ironique. “great mother” revisite les injonctions et les rôles assignés, avec une lucidité acide. “borrowed confidence” questionne la performance de soi.
Mais c’est peut-être “still here though” qui résume le mieux l’album. Une chanson comme un champ vide après la guerre. Tout semble calme, presque beau, mais le corps reste en alerte, incapable de croire que c’est fini. Alors on attend encore, sans savoir quoi faire de ses mains.
La création en solitaire
Ce qui frappe, au-delà de la musique, c’est la trajectoire de Melissa Geurts. Pas de label, pas de manager, plus de 700 000 streams dans 150 pays. Une carrière construite en marge, presque en secret. Le détail le plus étrange : la Pologne comme deuxième marché, sans explication. Une anomalie qui correspond bien à l’ensemble du projet.
Le jour, elle est directrice créative chez Good Housekeeping, spécialisée dans l’art de rendre le chaos présentable. La nuit, elle enregistre dans son appartement avec son mari, écrit à 2h du matin, laisse remonter ce que la thérapie a libéré. Entre les deux, un équilibre fragile, exactement comme sa musique.
“maintenance mode” n’est pas un album spectaculaire. Il ne cherche pas à l’être. C’est un disque qui accepte que la guérison ne soit pas un climax, mais un état instable, parfois ennuyeux, souvent déroutant.
Et dans ce monde obsédé par les récits de transformation, Melissa Geurts choisit autre chose : rester là, au milieu. Et écouter ce qui se passe quand, enfin, plus rien ne brûle.














