Jeudi 9 juillet 2026, Aix-les-Bains – C’est avec un plaisir non dissimulé que nous retrouvons les rives du lac du Bourget pour la 22e édition de Musilac. Fidèle à sa réputation, le festival déroule une programmation particulièrement séduisante, où les plus grandes pop stars internationales côtoient les nouvelles voix de la scène française.

Dans l’espace presse, l’effervescence est déjà palpable. Ce soir, il n’est pas question de France-Maroc, mais bien d’une Américaine en France, et pas des moindres. Dans quelques heures, Katy Perry investira la scène “côté lac” devant plusieurs milliers de festivaliers.

En attendant de la voir brandir les couleurs de la « dictature américaine » (j’assume la formule), c’est une autre forme de dictature qui retient mon attention : celle du cœur.

Alors que la golden hour commence doucement à envelopper le lac de sa lumière dorée, nous avons rendez-vous avec Zélie pour évoquer son nouvel album, “LE COEUR ET SA DICTATURE.“.

La revanche des pop girls mélancoliques

On dit souvent qu’une femme est plus jolie quand elle sourit. Si personne ne nous impose quoi que ce soit, alors peut-être qu’en réalité on n’a pas envie de sourire en permanence.

Les médias rapprochent ta musique de la « pop urbaine », personnellement j’y entends aussi beaucoup d’électro. Toi, comment tu définirais ton univers ?

En vrai, je ne dis jamais « pop urbaine ». J’ai l’impression que ça ne veut plus dire grand-chose aujourd’hui. Comme beaucoup d’artistes, ma pop s’inspire de plein de styles différents, et c’est justement ce qui la rend moderne. Je dirais plutôt que je fais de la pop “chanson” qui emprunte aux flows du rap français et à des sonorités plus électroniques. Mais globalement, je fais de la pop. Une pop énergisante et intimiste.

© Alice Fornage

Le nouvel album marque également une rupture esthétique avec le précédent, notamment à travers un univers beaucoup plus sombre.

On retrouve cette tendance chez plusieurs artistes de la nouvelle scène pop française (Solann, Pomme…). D’où vient cette envie de noirceur ?

J’en ai déjà parlé avec Solann, justement. Je pense qu’il y a déjà les images qu’on aime produire, les références qui nous inspirent. Et puis on vit dans une époque qui ne donne pas forcément envie de faire des choses blanches, lumineuses, avec de grands sourires partout.

Je crois aussi qu’en tant que femme, c’est une réponse à ce qu’on attend encore des pop girls : quelque chose de plus solaire, de plus coloré, presque de la “femme-enfant”. On dit souvent qu’une femme est plus jolie quand elle sourit. Si personne ne nous impose quoi que ce soit, alors peut-être qu’en réalité on n’a pas envie de sourire en permanence. On n’est pas tout le temps joyeuses.

Pour autant, tu n’abandonnes pas la dimension pop de ton projet.

J’avais envie de montrer que j’étais plus profonde que ce que mon premier album laissait voir, tout en gardant ce côté fun et très pop. La couche reste attrayante, elle accroche l’œil, ce n’est pas non plus un projet niche.

J’avais également envie de montrer ma passion pour les films d’horreur. Je suis allée voir “Smile 2” au cinéma et après ça, je faisais ce sourire un peu étrange à tous mes potes. (rires) Et puis j’avais besoin d’une vraie cassure avec le premier album : il fallait aller vers quelque chose de plus dark.

Sous dictature du coeur, la liberté retrouvée

“Aujourd’hui, la seule personne qui doit valider mes chansons, c’est moi.”

Quelques heures plus tôt sur scène, tu évoquais les nombreuses ruptures qui ont jalonné ton parcours, y compris professionnelles, jusqu’à la création récente de ton propre label.

Est-ce que nous assistons à une nouvelle ère de l’industrie musicale ?

Je pense que l’industrie mettra beaucoup de temps à changer parce que c’est une très grosse machine. Mais il se passe quand même quelque chose. On fait comprendre aux jeunes qu’ils peuvent être autonomes, indépendants, aller au bout de leurs projets.

Moi, avant de créer mon propre label, il fallait probablement que je me casse la gueule pour comprendre ce qui me convenait ou non. Mais je suis aussi contente d’être passée par une structure plus classique. Aujourd’hui, j’aime autant le côté business que la musique : gérer une boîte, comprendre un budget, créer du contenu… Mon métier m’a donné envie d’en faire plein d’autres.

Cette indépendance se ressent dans la création de ton album.

Cette liberté retrouvée t’a-t-elle permise d’écrire ou de sortir des chansons que tu n’aurais pas pu défendre auparavant ?

Dans les thèmes, je me suis toujours sentie libre. Là où ça change vraiment, c’est dans les structures et les sonorités. Avant, il fallait des morceaux très cadrés, avec la batterie qui arrive tout de suite, des chansons de deux minutes trente. Sur ce nouvel album, certaines règles ont simplement disparu.

J’ai des morceaux où la batterie arrive après deux minutes, et franchement, on s’en fout. J’ai des chansons de plus de quatre minutes. Et surtout, je n’ai plus cette petite voix qui me dit qu’il faudra faire écouter les morceaux à toute une équipe qui aura forcément quelque chose à redire. Aujourd’hui, la seule personne qui doit valider mes chansons, c’est moi.

L’album aborde également plus frontalement les violences sexistes et les rapports de domination dans l’industrie musicale.

Comment vis-tu le paradoxe entre cette prise de parole croissante et le fait que certaines figures continuent malgré tout leur carrière comme si de rien n’était ?

C’est très étrange. Mais ce qui est bien avec le fait d’avoir monté mon label, c’est que je peux choisir les personnes avec qui je travaille. Je n’ai plus besoin de fréquenter des gens que je trouve problématiques.

Il y a des moments où je me dis que les choses changent, puis je vois certaines actualités et je me demande si ça avance vraiment. Mais j’ai quand même beaucoup d’espoir parce qu’on est de plus en plus nombreux à ne plus vouloir laisser passer ça.

© Alice Fornage

Zélie libre dans son corps

La danse occupe également une place centrale dans ta construction personnelle et artistique.

Est-ce qu’elle t’a permis d’apprivoiser “Ce Corps” ?

Oui, complètement. La danse fait partie de ma vie depuis toujours. Elle m’a appris à écouter mon corps, à le considérer presque comme quelqu’un d’autre qui vient m’alerter quand je suis fatiguée ou quand quelque chose ne va pas. Cette dimension physique s’est d’ailleurs invitée directement dans la création du disque.

C’est un album que j’ai composé beaucoup plus debout, beaucoup plus en mouvement. Avec Cameleon, qui a co-composé le disque et dirige aussi le live, on pensait déjà à la scène pendant qu’on écrivait.

Est ce que ce mouvement t’a également aidé à créer le live ?

Sur le premier album, je chantais beaucoup plus petit, avec davantage d’air, et ça m’a frustrée sur scène. Là, je voulais des chansons qui me permettent vraiment de m’éclater vocalement en tournée.

Si ce deuxième album marque une étape importante, Zélie regarde déjà vers la suite.

Et la suite ?

Quels sont les prochains défis ?

J’aimerais beaucoup qu’un troisième album soit enregistré avec un vrai live band, avec mes musiciens directement sur le disque. Qu’on entende le live dans l’album.

LE COEUR ET SA DICTATURE.” est un album de rage, avec beaucoup de mots, beaucoup de choses à verbaliser. Le prochain, je crois que je le veux plus léger. J’aimerais laisser davantage de place à la musique. Mon défi, ce serait presque de parler moins dans mes chansons.

Avant que nous nous quittions, j’aime toujours demander aux artistes leurs inspirations culturelles du moment.

J’ai une autrice préférée qui s’appelle Delphine de Vigan et j’aime en particulier son dernier roman Je suis Romane Meunier. ça questionne l’image que nous renvoyons aux autres et le sujet du “masque social”. C’est super bien écrit. J’adore la chanteuse Nina Battisti et son mélange de modernité et de sonorités 80’s. J’ai aussi un film préféré “Marriage Story“, ça parle de divorce et ça m’a beaucoup inspiré sur ce dernier album.