Il y a quelque chose d’immédiatement cinématographique dans Inevitable. Premier album d’Awake & Dreaming, il avance sur une ligne de crête entre deux extrêmes : d’un côté, la fragilité d’un piano, une voix seule face à ses pensées ; de l’autre, des murs de guitares saturées capables de transformer une inquiétude intime en déflagration. Dix morceaux qui interrogent notre manière de rester humains dans un monde qui semble parfois tout faire pour nous anesthésier.
Entre fragilité et démesure
Formé à Waterloo, en Ontario, le quatuor canadien – Sasha Kristoff au chant et aux claviers, Stefan Schneider à la guitare, Phil Lee à la basse et Ryan Dugal à la batterie – construit ici un rock alternatif qui assume pleinement ses ambitions. La musique est massive, théâtrale, presque grandiose sans être impersonnelle. C’est précisément cette coexistence entre l’intime et le spectaculaire qui donne à Inevitable sa cohérence.
L’album est pensé comme un parcours. Il s’ouvre avec « I U Me », morceau qui installe immédiatement ce paradoxe entre calme et démesure, avant de laisser progressivement les guitares prendre toute leur place. Il ne cherche pourtant jamais à maintenir l’intensité à son maximum. « Old Ghosts » ramène les choses vers une forme de dépouillement, tandis que « Antidote » fait monter la tension avant de replonger dans une matière plus sombre. À chaque étape, Awake & Dreaming joue avec les contrastes, comme si la musique elle-même reproduisait les mouvements de leurs pensées.
Cette dualité traverse également les thèmes de l’album. Il est question de ce qui nous pèse et des mécanismes qui finissent par nous enfermer. Mais Inevitable n’est pas un album résigné. Même lorsqu’il s’attarde sur l’isolement ou l’épuisement, il cherche une manière de continuer à avancer. « Cold Shoulder » prend ainsi une dimension plus collective et combative, transformant la colère en énergie presque fédératrice. Le morceau rappelle que le refus de se laisser anesthésier peut aussi devenir un geste collectif.

La catharsis au bout du vertige
Avec « Underwater », single prévu le 18 septembre, le groupe revient à une sensation plus solitaire. Le morceau ressemble à une conversation intérieure menée à deux heures du matin, lorsque les pensées deviennent impossibles à faire taire. L’image est aussi simple que vertigineuse : laisser quelque chose derrière soi ou risquer de se laisser engloutir avec. Une métaphore qui résume assez bien l’un des enjeux de Inevitable : apprendre à lâcher ce qui nous tire vers le fond avant qu’il ne soit trop tard.
Le disque se construit ainsi dans un mouvement permanent entre suffocation et libération. « Lights Down Low », « Can’t Sleep » et « Faceless » prolongent cette exploration de l’insomnie, de l’aliénation et de cette impression de perdre progressivement prise sur soi-même. Mais la musique refuse de rester enfermée dans ces sentiments. Les arrangements s’élargissent, les guitares prennent de l’ampleur, les claviers ouvrent des espaces plus vastes. Chez Awake & Dreaming, la catharsis n’arrive jamais gratuitement : elle est le résultat d’une tension patiemment accumulée.
Le dernier morceau, « Event Horizon », referme alors le voyage en regardant vers quelque chose de plus vaste. Si le début du disque évoque la sensation d’être pris dans une mécanique, sa conclusion semble davantage tournée vers ce qui pourrait encore être possible. Les dix titres forment ainsi une boucle : partir de l’impression d’être une pièce du système pour retrouver, au bout du chemin, la capacité de s’émerveiller.
Antidote à l’anesthésie du monde
Pour donner à cette ambition sonore toute son ampleur, Inevitable a été mixé par Jay Dufour, neuf fois récompensé aux Juno Awards, et masterisé par João Carvalho, connu notamment pour son travail avec Rush et The Tragically Hip. Le résultat épouse cette volonté de faire cohabiter les détails les plus fragiles avec des arrangements capables de remplir l’espace.
Pensé jusque dans son format physique, avec une édition vinyle limitée, Inevitable est avant tout un album qui demande à être traversé dans son ensemble. Plutôt que d’empiler dix morceaux indépendants, Awake & Dreaming construit un récit où chaque contraste compte. Un premier album ambitieux qui transforme les tensions de son époque en une matière rock à la fois intime et démesurée.














